Mardi 11 septembre
Il est 7h30 et nos affaires sont prêtes depuis hier soir.
Nous nous sommes organisés comme la veille de notre grand départ du 6 janvier dernier. Comme si nous nous engagions dans notre dernière aventure.
Trois jours en semi-autonomie avant de filer direction Gibraltar de caserne en caserne. Antonio s'est mobilisé jusqu'au bout.
Il faut absolument partir tôt car 58 km nous attendent de Caravaca à Puebla de Don Fabrique.
"58 d'ascesion nous assurent les pompiers !". De plus la météoprévoit des orages en montagne de force 3.
Il est donc 9h12, deux kilomètres pour descendre du village qui nous a accueilli et fait partager des moments de joyeudrie.
Et c'est parti, 123 4 et 123 4 et lève les g'noux, lève les g'noux, lève les g'noux, lève les g'noux...
10km/h, Sylvain m'aide avec ardeur. Quatre, cinq, six et huit, neuf, nous franchissons notre montagne. Nous sommes sur notre premier plateau, le payasage est merveilleusement naturel.Soit des champs de blé fauchés, des pins verts foncés, des maisons de pierres, des falaises de marbre. Brute, la nature est belle. C'est comme cela que je l'aime. Un air d'Ouest Américain!
Le ciel se fait plus dense de gris nuageux.
Dix, onze, douze, le village de Manuel, Barranda. Un patelin, une rue, une côte, les platanes énormes jalonnent son entrée comme des gardiens centenaires d'une ville où tout est resté de tradition.
Vingt, une église. Rien à part des cailloux autour et une station service prévue dans 12 kilomètres. Sur les marches du parvi, reste de sandwich d'hier, figues d'il y a 4 ou 5 jours extra mûres, extra savoureuses.
On regarde les camions passer. Les camions nous regardent manger. Rien d'autre à voir ici, nous sommes sur notre deuxième plateau, on y voit à plus de cent kil ! Champs ou desert à perte de vue.
Trente et un, trente deux, El Moral, dernière ville (lieu dit) avant notre fin d'étape. Ca monte toujours mais on s'accroche.
Sylvain inébranlable, court et pousse. Il le fait depuis plus de 10 000 km. Qu'en pensez-vous? Moi, je l'ai vu faire et trouve cela remarquablement extra-ordinaire. Je l'ai vu faire mais ne sais toujours pas comment il y ait parvenu. Il vous répondra du tac au tac "en mettant un pied devant l'autre" mais sait qu'il y a autre chose!!!
Nous sommes à 50 km et ce "mal del tarro" accélère. Aurait-on implanté une pile nucléaire dans le corps de cet homme. Non, "sans nul doute l'un des plus grands sportifs du monde" d'après le reporter de la chaine de télévision espagnole.
Quant à moi, j'en ai raz le bol. J'ai mal aux genoux qui me brûlent, fichues tendinites. Il fait lourd puis quand le terrain est plat et venteux, j'ai froid et puis j'ai soif. J'en ai marre de boire chaud jour après jour.
Et lui, rien. Il court à 12 km/h, il pousse la remorque, le vélo et moi dessus. Il boit chaud aussi mais avance inexorablement.
Tandis que pour la première fois depuis Dunkerque, je pause pied à terre dans une montée.
Sylvain se fâche un peu, me secoue les puces.
"Pourquoi s'arrêter lorsqu'on est plus qu'à 8 bornes de la fin?"
Mais le téléphone sonne. Message d'Henri, le président de notre association. "J'ai reçu les dernières infos, nous avons atteint le chiffre des 10 000 km achetés du projet Cap Nord-Gibraltar. De nous tous, BRAVO!"
SILENCE
FAUT-IL RIRE OU PLEURER ?
Nous espérions tellement plus. Pas de doute à avoir...
C'est une réussite, nous sommes heureux et nos familles aussi ainsi que les enfants qui ont pu et ceux qui pouront rêver éveillés.
C'est ainsi que
Sylvain et Laetitia Dessailly s'envolent dans la dernière ascension de l'étape du jour.
En haut de la montagne, on peut voir le village dans la vallée, derrière celle-ci les montagnes de la Sierra de Segura splendides, des airs de Arches.
Nous trouvons l'auberge, il est 16h15.
Une étape éclair, pleine de rage, de puissance, de foi et d'humilité face à ces grands espaces.
Un repos divain nous attend.
Mercredi 12 septembre
Aujourd'hui, l'étape ne doit faire que 35 kilomètres, nous nous laissons donc dormir jusqu'à 10h00.
Nous quittons Don Fabrique, perché à 1100 mètres entre deux majestueuses montagnes. La route comme un serpent tobbogan, dévalle d'entre ces deux belles grandes. Une fois en bas, c'est Monument Valley qui s'offre à nous."Mon Ange, on avait même pas réalisé avoir traversé l'Atlantique."
Nous ne cessons et n'avons pas cessé depuis le début de l'aventure de nous parler. Les kilomètres "se courent plus vite" de cette façon.
Nous sommes tellement en osmose tous les deux. Tant de choses nous unissent, les plus subtiles sont les plus fortes.
Un jour quelqu'un m'a dit:
"A être si proche, votre couple n'en est pas normal, il en est même presque dangeureux. Vous vous aimez d'un amour si unique, si puissant qu'entre vous les choses s'envolent et parfois s'enflamment très rapidement".
Je vois cet homme qui a croisé un jour mon chemin, qui aujourd'hui court avec ses tripes et son coeur. Il est immensement grand ce coeur mais l'Amour que nous nous portons n'a pas d'échelle ou de mesure.
Je crois qu'il n'existe pas sur cette Terre, deux personnes qui puissent s'aimer autant que lui et moi.
Dans les moments les plus dures, de discordes et de fatigue, nous étions malgré tout la main dans celle de l'autre.
Dix mille kilomètres, 9 mois et 14 pays de télépathie. Il suffisait d'un seul sourire, un seul regard, une seule larme qui épargnait de longs discours, de réponses verbales.
Parcourir la Terre entière à deux, bien sûr que c'est possible, bien sûr qu'on le fera mais partager et parcourir nos vies l'un à côté de l'autre sera le plus beau et le plus difficile. Bien plus qu'un Tour du Monde.
Nous sommes déjà arrivé à Huescar. Une fois de plus,nous nous faisons avoir. Il est 14h30 et les boutiques ont fermé il y a 1/2 heure, elles ne rouvriront qu'à 17h30.
Ne restant plus que 10 bornes pour planter notre tente, nous nous installons discrètement sur la place du village et dormons sur un banc.
Dormir, c'était sans compter sur Monsieur Casse-pied, saoul comme un polonais, vêtu de guenilles puantes, mocassins trop grands d'au moins quatre tailles. Un pauvre monsieur pauvre sans doute.
Nous n'aurions pas été en Espagne, il nous aurait été difficile de savoir quelle langue il parlait.
A mon grand étonnement, Sylvain me dit qu'il nous parle des bâtons de randonnée inutiles en cette saison puisqu'il ne neige pas?????
-"Mais tu comprends l'espagnol toi maintenant?
-Non, me dit-il souriant, mais que crois-tu, j'ai fait mec bourré troisième langue moi !"
Ceci explique donc cela.
Il est 17h30, Sylvain fait nos emplètes tandis qu'un vieux monsieur de 80 ans s'assoit tranquillement sur notre banc pour me protéger, me dit-il !
"Votre mari est au magasin et vous êtes seule avec cette homme saoul qui vous fatigue."
L'homme ivre s'approche, risque à monter sur le vélo et de le faire tomber. Je le rattrape tandis que mon bodyguard brandit sa canne comme une épée, bouscule drinkman et lui vocifère de partir très loin autrement il risque gros.
Je ris tendrement dans mes moustaches, le vieille homme me rassure qu'il restera jusqu'au retour de mon mari. Je suis sauvée. lol
Le jour se couche, nous avons trouvé dix bornes plus loin un site exceptionnel où planter la tente à l'abris des regards.
Jeudi 13 septembre:
La nuit n'a pas été très reposante. Il a fait très froid, sans doute proche des 0 degrès et nos duvets semblaient un peu justes. C'est le souci dans ces zones désertiques. Il y a de très grosses variations de températures entre le jour et la nuit.
Ca nous a rappelé quelques souvenirs finlandais. De plus, un animal n'a pas cesser de tourner autour de la tente poussant des cris assez strident.
Heureusement, par précaution, nous avions sagement conditionné la nourriture de façon hermétique dans la tente.
Le petit matin se présente et nous nous réveillons dans un décor splendide. C'est sans doute l'une des dernière fois du périple que nous rangeons notre matériel et savourons ces instants dans le silence des montagnes désertes.
Nous prendrons ensuite la route après avoir réparé la chambre à air qui compte déjà 6 rustines. Elle pourra bientôt nous servir de passoire pour faire les pâtes!
La route descend en faux plat, je n'aurai pas besoin de pousser cette fois. Je me contente de courir dans l'immensité de ce paysage extraordinaire et je me sens libre. J'ai presque la sensation de voler tellement il y a d'espace. Nous avons quitté le désert blanc il y a sept mois pour relier cet autre désert et ce sont des lieux où je me sens bien. je n'ai besoin de rien, juste de l'air que je respire à plein poumon au rythme de ma course. Une parfaite synchronisation de mes mouvements et un rêve qui grandi chaque jour au fur et à mesure que je m'y approche. Bientôt, je le toucherai.... et un autre jaillira...
Rêver, c'est vivre... Et il y a longtemps que j'ai décidé de vivre à plein tube loin de toutes les critiques, les jaloux et tout ceux qui crachent sur les rêves des autres car ils n'ont jamais osé croire en rien. Il y a d'autre gens comme nous qui croyons que tout est possible et qu'il suffit juste d'un peu d'audace, de courage, de persévérence, de motivation et d'amour dans le coeur pour que tout devienne limpide.
J'ai longtemps rêvé et les gens raisonnables m'ont souvent répété d'arrêter, qu'il fallait avoir les pieds sur terre mais j'ai continué et je suis fier d'avoir les pieds sur Terre ...et la tête dans les étoiles...
Nous sommes aujourd'hui à quelques kilomètres de Gibraltar. Et demain.............................................!
Il n'y a qu'en vivant une aventure comme la nôtre que l'on peut saisir tout le sens de ces mots mais une étincelle brille dans chaque individu et chacun d'eux a le pouvoir de tout changer et de décider de son propre avenir.
Voilà ce que mon coeur me dit alors que je m'envole vers Baza. Il n'y a pas d'arc-en-ciel aujourd'hui mais il est dans ma tête.
Nous arriverons vers 15 h 30 au centre de secours. Laëtitia n'est pas trop dans son assiette. Le coca qu'elle a bu a du mal à passer mais nous serons rapidement pris en charge par les pompiers de Baza.
Il ne sont que deux par jour dans cette immense caserne et notre présence les rend heureux. Après avoir mangé tout ce qu'ils nous avaient préparé, nous allions nous reposer avant de partir vers 18 h pour la féria qui a lieu dans la ville. Nous ne pouvions refuser même si la perspective de la Corrida ne nous enchante guère.
Inès, l'informaticienne de la caserne viendra nous chercher afin de nous y emmener. Elle vit dans une maison troglodyte, c'est à dire taillé dans le rocher comme une caverne. Il y a énormément de ce style d'habitation ici et la soirée se finira en visitant sa maison assez extraordinaire, une "Cueva".
Vendredi 14 septembre
45 kilomètres auront été parcourus en plus de 9heures!!!!!
Très fatiguées de la veille Sylvain me laisse domir jusqu'à 9h00 manquant ainsi le rendez-vous dans les locaux de la station de radio de la ville.
Savoir faire des choix.
Nous faisons le plein de boissons. Les heures suivantes auront raison de l'excès de poids causé par les 15 litres. Mais que m'est-il donc passé par la tête dans cette boutique?
Prêt à prendre le départ, et non! Creuvaison de la roue avant du vélo. On répart mais le frein arrière appuye sur la jante provocant un crissement à chaque tour de roue. Le chef de centre bien callé en mécanique vélo s'en charge. Il est 11h et nous partons.
On empruntera le chemin de service qui longe l'autoroute de Baza à Guadix.
Un enfer de cailloux, sable, boue et montagnes russes sous les rires et la bonne humeur des coureurs de rêves.
C'était vraiment un sentier de m... mais nous avions tellement bien récupéré (heureusement!) que Sylvain n'a presque pas poussé sauf dans les pentes à 17%
Bien récupéré, oui mais les 19h passés, nous n'appercevons toujours pas la ville. Nous continuons sur notre chemin de service mais n'avons plus de regard sur l'autoroute qui nous mène normalement directement à la caserne. On s'enfonce à l'intérieur des terres, un véritable parcours de 4X4 se déroule sous nos pieds, les arbres se font plus rares, on va pouvoir apercevoir notre autoroute.
Et en effet, on la voit. Mais pas de la façon dont on l'espérait, à 200 mètres plus bas, au pied de la falaise où nous sommes à son sommet, Oups!
Imaginez la scène, Sylvain vociférant et moi me grattant la tête cherchant immédiatement une solution.
Au moins de là-haut, on y voit la ville, à 5 km et même la tour de séchage de notre caserne.
Comme à chaque fois, on s'interdit de revenir en arrière, notre devise, toujours allez en avant. Mais en avant, où? Nous sommes au bord d'une falaise!
Alors, tandis que Sylvain cherche quelquepart un sentier, je sors le camescope et m'émerveille du spectacle gigantesque qui s'offre à nous. Nous nous sommes paumés mais au moins dans un bel endroit.
Un canyon se progète devant nous et les montagnes de la Sierra Navada en arrière plan. Splendide...
Le chemin est trouvé, il nous faut presque plonger à pique dans ce canyon par un chemin qui fera voler la remorque, le vélo et moi-même dans tous les sens. Un truc de barzingues descendu à une allure de dégénéré pour Sylvain et comme une vrai grand mère pour moi les pieds au sol, semelles à en prendre feu, pour freiner davantage le barda.
Je vous passe les, et elle est où la caserne madame. Nous arrivons donc à destination vers 20h30. Et il s'est avéré que nous sommes passés par un des endroits les plus beaux de la région en faisant cette descente de folie. Nous y avons même traversé une agglomération de maisons troglodites habitées par les gitans, un régal pour nos yeux!
La réparation du vélo, la douche, la machine à laver, les comptes rendus, les appels téléphoniques (qui font du bien!!!), le repas et les lits.
Il est 1heure du matin, nous pouvons nous endormir.
Merci aux pompiers de Guadix, vous avez assurés!
Samedi 15 septembre
-"Ce soir mon Ange, nous serons à Granada, c'est super n'est-ce pas?
- En effet, n'oublis tout de même pas que nous avons un col à 1400 mètres à franchir, mon p'tit loup!"
C'était dure mais c'était bon. Une très belle journée s'est déroulé, nous savourons ces derniers beaux paysages de Cap Nord Gibraltar.
Dans quelques jours, c'est la fin d'un de nos rêves et le début pour tous les autres de notre vie
Sylvain a pris beaucoup de plaisir à courir dans cette montagne et moi j'en ai eu à le voir heureux.
Nous sommes arrivés tranquillement mais sûrement dans cette grande ville de Granada.
Les pompiers nous attendaient le frigo plein de victuailles et boissons fraîche, la bonne humeur de chacun, le respect à Sylvain "pour son bel exploit" et le bruit de la corne de brume qui hurlait à tout va dans l'enceinte de la caserne pour supporter et marquer notre arrivée.
Les espagnoles nous ont apportés une joie de vivre incomensurable, des accueils à faire palir nombre de nos hotes ultérieurs et une simplicité qui a rendu à chacun de nos passages en caserne des moments de détentes inoubliables.
Nos deux jours de repos à la caserne Nord de Granada n'échappera pas à la règle et c'est dans ces mêmes conditions que nous pensons à vous tous qui nous témoignaient votre soutien jour aprés jour.
A très bientôt les amis,
Sylvain et Laetitia
Dreams Runners